Bilan de la marche pour la justice et la dignité du 19 mars à Paris par la famille Bouras et le Collectif Vérité et Justice pour Hocine Bouras

Nous avons été plusieurs milliers à marcher le dimanche 19 mars dans les rues de Paris pour la Justice et la Dignité / contre les violences policières.

Pour nous famille Bouras et pour le Collectif Vérité et Justice pour Hocine Bouras, il était important de participer à cette manifestation, en dépit des désaccords politiques impactant l’organisation comme le déroulement de l’événement. En effet, il s’agissait de se retrouver avec les familles de victimes et personnes engagées contre les violences policières et se donner les moyens de renforcer cette lutte.

Cette marche a suscité débats et critiques, sans réponse politique, notamment sur la pertinence d’une nième marche,  de la part des organisateurs.trices comme de la plupart de ses défenseur.e.s.  En effet, ces dernier.e.s ont préféré balayer d’un revers de la main toutes les critiques en se réfugiant derrière une rhétorique consistant à assimiler celles-ci à des insultes faites aux familles.

En tant que famille, en tant que collectif, il est aujourd’hui de notre responsabilité de ne pas laisser parler en notre nom. C’est pourquoi nous rendons public notre bilan sur notre participation à  cet événement.

L’organisation de la marche

Il semblait normal qu’une famille de victime de crimes policiers et qu’un Collectif Vérité et Justice soit légitime à participer à l’organisation d’une marche faite au nom des familles de victimes de crimes policiers.

Cependant, alors même qu’en décembre 2016 la famille Bouras signait l’appel à la Marche et intégrait le cercle des familles au nom desquelles la manifestation était appelée, les organisateurs.trices avaient d’ores et déjà choisi leurs interlocuteurs.trices locaux sur la base d’affinités politiques : des militant.e.s du PIR local , le Front Antiraciste Alsacien, et du NPA.

La famille Bouras n’ayant donc pas le « privilège des contacts parisiens », c’est un groupe de militant.e.s politiques strasbourgeois qui a été désigné comme organisateurs de la mobilisation locale de la marche au travers d’un Collectif du 19 mars spécialement créé pour l’occasion.

Ainsi à aucun moment nous n’avons été considérés comme des organisateurs de la marche mais individuellement, la famille et une des membres du collectif, ont été « invité » à participer au meeting d’appel à la Marche du 11 mars à Strasbourg.

Toute la stratégie de l’organisation a consisté à tenter de nous obliger, dans une logique de « chantage à l’unité », à travailler localement sous la direction du collectif 19 mars local, désigné nationalement qui trouvait par la même occasion le moyen de se rapprocher du Collectif Vérité et Justice pour Hocine Bouras dont il avait été exclu. N’acceptant pas ce chantage nous nous sommes retrouvé.e.s écarté.e.s de fait de l’organisation de la marche.

Pour clarifier ce point il nous faut expliciter le contexte local de la lutte contre les violences policières, contexte qui, soulignons-le n’est pas inconnu des organisateurs parisiens de la marche.

Il y a quelques mois, des militant.e.s locaux et particulièrement ceux du Front Antiraciste Alsacien (organisation locale émanant du PIR) ont réussi par leurs méthodes inacceptables à être bannis du Collectif par la famille Bouras et les membres du Collectif. Les raisons de leur exclusion sont nombreuses: tentant initialement d’approcher la famille en cachant leurs appartenances politiques, en menant une stratégie politicienne de déligitimation des autres membres du collectif, mais également par leur agressivité constante même envers la famille, ils ont créé un climat d’hostilité interne. Ces militant.e.s ont réussi à mettre en péril les actions du Collectif Vérité et Justice pour Hocine Bouras. Le point d’orgue de ces tensions a été atteint lorsque, suite à l’évènement de sensibilisation à l’affaire Bouras organisé à Colmar le 4 septembre 2016, une militante locale du Front Antiraciste Alsacien ( alors membre du Collectif) a méprisé publiquement l’évènement et a déversé sur les réseaux sociaux un flot d’insultes envers certain.e.s membres du collectif. La famille ne pouvant plus supporter que son combat devienne le terrain de règlement de compte politique aux fins d’une légitimation de partis politiques (PIR, NPA, Front Antiraciste Alsacien, Ensemble…), elle a décidé de s’éloigner de ces organisations afin de se concentrer sur un travail local. Ces différends ne sont pas sans conséquence car ils ont empêchés toute mobilisation de contestation lors de l’annonce du non lieu émis par la Cour d’appel de Colmar le 8 septembre 2016. Et c’est ce qui fait, que nous famille Bouras, avec le collectif, nous ne pouvions plus travailler avec des personnes qui se moquaient de nos luttes et de leurs formes, au point de saboter notre mobilisation locale. Nous avons accusé le non-lieu en privé, alors que l’enjeu de notre lutte est de sortir du silence.

En parallèle, ce sont différents acteurs.trices organisateurs.trices de la Marche qui nous ont menti, et exhorté.e.s à collaborer avec ceux-là même qui par leur condescendance, leur mépris étaient devenus localement les fossoyeurs de notre autonomie politique. En effet, la famille et des membres de notre collectif ont subi à plusieurs reprises des pressions de la part de certain.e.s de ces organisateurs.trices. La palme de la récupération politique revient à cet organisateur de la marche qui n’a connu aucune limite dans ces tentatives de manipulation. Il est impossible de ne pas en parler, au vu des évènements, impossible pour nous de laisser ces personnes continuer à agir de la sorte dans l’ombre avec l’assurance que leur méthodes crasses ne seront jamais révélées au nom d’une soi-disant unité dans le milieu de l’antiracisme et des luttes contre les crimes policiers. En effet, cet organisateur ne pouvant simplement se contenter de contacter le collectif afin de faire valoir son point de vue sur la situation locale, est allé jusqu’à prêcher le faux pour obtenir satisfaction. Que dire de quelqu’un qui appelle certains membres de notre collectif pour expliquer que Louisa, la sœur de Hocine Bouras, a donné son accord pour travailler avec le Collectif local autoproclamé du 19 mars, et qui dans le même temps soutient la même chose à Louisa concernant certain.e.s membres de notre collectif. Nous nous sommes retrouvé.e.s face à des gens qui ne connaissaient aucune limite dans leur mépris de nos décisions collectives, et notamment dans notre refus catégorique de travailler sous la direction de partis politiques.

Malgré cela, nous nous sommes organisés pour la marche: mobilisation locale, montée d’un bus à Paris, collecte de fonds à ce dessein, en parallèle de l’impératif prioritaire pour nous en Alsace de financer la poursuite judiciaire de l’affaire en cassation. Nous avons enchainé les événements, afin de remplir un bus qui est venu grossir les rangs de la Marche.

A la veille de la manifestation, a été diffusé un mail rédigé par l’un des organisateurs  détaillant les modalités pratiques organisationnelles : sécurité, acheminement des bus, organisation du cortège. Ce mail, nous l’avons eu par l’intermédiaire d’une organisation nationale existant à Strasbourg, dont nous avons été tributaires, car le message n’a visiblement pas trouvé le chemin du Collectif Vérité et Justice pour Hocine Bouras.

La marche du 19 mars

Le jour de la marche, malgré la pression appliquée sur nos membres, et malgré les mensonges visant à nous diviser, la famille Bouras, le Collectif Vérité et Justice pour Hocine Bouras, et des dizaines d’Alsacien.ne.s se sont présenté.e.s pour la Marche. La famille, s’est vue de manière autoritaire refuser l’accès au cortège de tête parce qu’accompagnée de son collectif, condition inscrite dans le mail dont nous n’avions pas été les destinataires. Cette injonction a été adressée à Louisa, sœur de Hocine Bouras, par le même organisateur cité plus haut. Par la suite, nous avons réalisé qu’aucun temps de parole n’avait été prévu pour la famille Bouras, signataire de la Marche. Fatiha, la mère d’Hocine Bouras a pu finalement prendre la parole dans un climat hostile, en remerciant le hasard le plus total qui lui aura permis de parler au nom de son fils. Notre but n’étant pas de polémiquer nous n’étalerons pas ici les conditions de cette intervention qui mérite une discussion avec les intéressé.e.s.

A l’issue de la Marche, à côté de la scène des concerts, un stand proposait des t-shirt aux noms de nombreuses victimes de crimes policiers. Nous avons demandé à poser les t-shirts de notre collectif, afin que l’argent de la vente serve aux frais de justice engagé par la famille Bouras, chose qui nous a été catégoriquement refusée avec l’argument que seuls les t-shirts des organisateurs y étaient proposés (quels organisateurs ?). C’est à ce moment que la famille Bouras et les militant.e.s de notre collectif ont découvert que des t-shirt au nom de Hocine avaient été imprimés et étaient vendus par les organisateurs. Une fois de plus nous avons été révulsé.e.s de constater que le nom de Hocine Bouras était utilisé à l’insu de la famille, et que des fonds étaient collectés en son nom, fonds dont aujourd’hui encore nous ne connaissons pas l’usage. Ce dont nous sommes sûrs par contre, c’est que cette collecte faite au nom des familles n’est venue ni nous aider à la mobilisation locale et notamment à la montée en bus à Paris, ni nous aider à financer notre procédure en Cour de Cassation.

C’est donc avec la confirmation logique des méthodes précédant la marche que nous avons repris le chemin de Colmar et Strasbourg.

Après la Marche 

Après la manifestation, nous avons pris connaissance d’une réunion de bilan proposée par les organisateurs.trices parisien.ne.s de la Marche, toujours par voie indirecte. Sur le mail de notre collectif, sur son Facebook, pas de trace d’une volonté de travail conjoint. Aujourd’hui, une seconde réunion de bilan est organisée, à laquelle nous ne sommes toujours pas convié.e.s. Ainsi, le nom de Hocine Bouras et notre Collectif Vérité et Justice n’auront servi que d’outils de légitimation politique pour les organisateurs de la marche.

Finalement, nous avons pu constater à Paris le même contexte qu’à Strasbourg et Colmar, celui de la récupération des familles en tant qu’outil de légitimation par des organisations et partis, au profit d’une logique institutionnelle de rabattage de partis de gauche aux positions indéfendables (un discours complaisant et déresponsabilisant envers la structure policière, une considération du racisme individualisante et non pas structurelle, l’islamophobie reléguée au second rang…).

En effet, ceux.celles-là mêmes qui se sont réjoui.e.s publiquement de la présence des « partis de gauche », qui d’ailleurs ont représenté une part conséquente du cortège, sont les mêmes que nous n’avons pas entendus se réjouir de notre présence, sont les mêmes qui n’ont exprimé aucune auto-critique quant à l’organisation de l’évènement pour peut-être expliquer l’absence volontaire ou involontaire de certaines familles de victimes de crimes policiers. La présence des familles du Collectif Urgence Notre Police Assassine est devenue dans le discours de beaucoup la « caution famille » de la marche. En disant cela nous n’avons nullement l’intention d’insulter UNPA, mais seulement de clarifier la rhétorique politique de certain.e.s consistant à parler au nom de toutes les familles. Nous n’oublions pas la présence d’Urgence Notre Police Assassine à nos côtés dès le début de la lutte de la famille Bouras.

Débats ou Polémiques ?

En tant que famille signataire de la Marche du 19 mars et en tant que Collectif Vérité et Justice pour Hocine Bouras, nous tenons à nous exprimer publiquement au sujet du texte de critiques publié par le Collectif Vies Volées.

Avant toutes choses, nous ne nous sommes pas senti.e.s insulté.e.s par ce texte qui au contraire a rendu explicites un certains nombres de situations et problèmes que nous avons vécu aussi bien localement dans notre lutte au quotidien que durant l’organisation et le déroulement de la marche du  19 mars.

Ce que nous déplorons par contre, c’est l’absence de réponse politique de la part des organisateurs.trices de la marche et des partis et organisations politiques critiqués dans le texte. C’est cette absence de réponse politique au profit de commentaires haineux, méprisants et rhétoriques qui a transformé ce qui aurait pu être un débat fructueux dans la lutte contre le racisme structurel et les violences policières en une polémique imposant à chacun.e de choisir « son camp » et cela au détriment de questions fondamentales traversant nos luttes.

Ainsi notre objectif ici, rappelons-le, n’est pas de nourrir la polémique mais d’appuyer la nécessité de mettre collectivement à plat les problématiques gangrénant nos luttes. Il est de notre responsabilité de ne pas enterrer ces débats afin de ne pas, une fois de plus, se voir confisquer notre parole, quand bien même cela serait le résultat des politiques menés par nos « allié.e.s politiques ».

A ceux.celles qui expliquent que les critiques de la marche sont les ennemi.e.s des familles, nous répondons en tant que famille de victimes qu’il.elle.s ne doivent pas oublier qu’il.elle.s ne représentent personne d’autre qu’eux.elles-mêmes.

La réussite médiatique de la marche du 19 mars ne peut être considérée comme une victoire politique alors même que par la confiscation de la parole de nombres de familles, cette marche a représenté la défaite de notre autonomie politique. Cette confiscation a été avant toute chose le produit des méthodes de certain.e.s organisateur.trice.s de la marche à commencer par celles du PIR et avec la complicité volontaire ou involontaire des autres organisateurs.

Pour répondre à l’avance aux polémiques malhonnêtes de certains qui nous accuseront de faire de la critique du PIR une obsession, nous avançons que notre seule obsession est celle de notre autonomie et que nous critiquerons quiconque, ami.e.s ou ennemi.e.s, qui deviendront volontairement ou non un outil de confiscation de nos luttes, en parlant en notre nom, et en déclarant parler au nom de toutes les victimes du racisme structurel ou de toutes les familles de victimes de violences policières. La critique de la gauche traditionnelle a bon dos lorsque l’on reproduit soi-même les méthodes paternalistes de ces derniers.

Nous croyons en une autonomie qui se construit au quotidien sur le terrain de nos luttes. Aucunes envolées rhétoriques sur la définition théorique du « terrain » de lutte ne sauraient résister à cette réalité sociale : les premières victimes de violences policières restent les jeunes non-blancs de quartiers populaires. Ainsi le terrain de nos luttes contre ces violences commence par le « ter-ter » de nos quartiers, n’en déplaise à certain.e.s. A Colmar et à Strasbourg il n’y a certes pas de RER, comme nous pouvons le lire dans certains commentaires ironiques sur les réseaux sociaux, mais il y a des quartiers populaires dans lesquels jamais nous n’avons la chance de rencontrer les militants du PIR trop occupés à leurs activités conférencières de centre-ville.

Conclusion

Ce qui est fait pour moi, sans moi, est fait contre moi.

Nous ne sommes pas dupes quant à la ligne politique des organisateur.e.s lorsque d’un côté des familles de victimes sont écartées alors que de l’autre les post officiels de la Marche parlent « d’amour (révolutionnaire) » ou encore de « 1er pas vers la paix ».  Manifestement la promotion des concepts du dernier livre de Houria Bouteldja passe avant la parole des premiers concernés au nom peut-être d’une autonomie politique que nous ne saurions arracher par nos propres luttes.

Victoire politique ou coup de pub médiatique ?

La marche du 19 mars ne peut être considérée comme une victoire que par le PIR qui a réussi, avec des méthodes d’entrismes classiques empruntées à une gauche traditionnelle, à imposer sa ligne politique paternaliste à cet évènement. Nous ne nous contenterons pas d’une victoire médiatique clamée ici et là alors que nous accusons une défaite politique qui nous interpelle sur le décalage entre la centralité de notre lutte contre les violences policières au quotidien et la relative réussite d’une marche qui a instrumentalisée et confisquée la parole de famille de victimes comme nous.

Un rapport de force reste à construire

Nous nous adressons ici à toutes les familles de victimes de crimes policiers, et en particulier à toutes celles qui, de par leur refus de se laisser instrumentaliser, se sont retrouvés exclues ou ont décidé de ne pas participer à la marche. A l’heure où nous déplorons la mort de Shaoyo Liu, tué moins d’une semaine après la marche du 19 mars par un policier de la BAC, il est plus qu’urgent de construire notre unité. Pas une unité au service de la ligne politique de tel ou tel parti, pas une unité qui oublie nos luttes locales, mais une unité dont les critères seront définis par nous-même, pour nous-même.

Dans cet esprit collectif, la Marche nous a malgré tout permis de retrouver et rencontrer familles et manifestant.e.s, mobilisé.e.s contre les violences et crimes policiers, acteurs.trices de terrain revendiquant l’autonomie politique des luttes des quartiers populaires et la lutte contre le racisme et l’islamophobie, de créer et renforcer des liens primordiaux pour cette lutte, et de constater et d’apprécier la mobilisation auprès de divers groupes et individu.e.s engagé.e.s.

Nous nous adressons donc à toutes ces personnes qui, avec leur sincérité et leur détermination, ont répondu à ce qu’elles pensaient être un appel à l’unité, ainsi qu’à ceux qui n’ont pas pu, ou pas voulu répondre.

Notre Collectif se fixe aujourd’hui pour objectif de contribuer activement au développement d’un réseau par et pour les familles, et la Marche du 19 mars, avec les diverses problématiques qu’elle a mis en lumière, ne fait qu’accroître notre détermination.

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